De 1445 à 1481

Jean de Xaincoins & Guillaume Gouffier

On retrouve en effet Sonnay, avec son droit de Haute, Moyenne et Basse Justice, le 3 septembre 1446, lorsque Jean Bernard, archevêque de Tours, y consacre une chapelle sous le vocable de Sainte Catherine (d’Alexandrie), à la demande d’un certain Jean Barillet, dit de Xaincoins.

Receveur général des finances de Charles VII (1438-1449), membre du Grand Conseil, ce Jean Barillet, anobli de Xaincoins en 1446, s’entiche de Sonnay et lui donne une allure dont certains éléments XVème sont encore visibles sur la façade Est.

Une incertitude cependant demeure, relative à la mention d’un Pierre de Sonnay, seigneur du lieu à une période antérieure (1268) : Jean Barillet reconstruit-il une maison de maître existant depuis le XIIIème ou au contraire construit-il de toutes pièces une  nouvelle demeure, 200 mètres à l’Ouest et 20 mètres en contrebas de l’ancienne motte castrale ?
Construite à mi-hauteur de coteau comme il était d’usage au XVème (voir sans être vus), la 2ème hypothèse semble la plus plausible…
Dans le fragment de manuscrit retrouvé à Clermont Ferrand pour avoir servi de « rustine » à la réparation d’un incunable, il est fait état d’« hôtel » et non de château. La mode des « hôtels particuliers » pour les courtisans était née.

Comme Jacques Cœur, Jean Barillet faisait dans la finance royale et comme Jacques Cœur, Jean Barillet était originaire du Berry. Il naquit au village de Sancoins (Cher) vers 1415, où aussi il mourut âgé de 80 ans en l’an 1495, laissant 3 enfants de sa femme Marguerite Richard.
Dès 1434, notre personnage était notaire et secrétaire du roi. En 1438, il était promu à la fonction beaucoup plus importante de receveur général des finances, qu’il occupa jusqu’à 1449, tantôt pour toute l’étendue du royaume, tantôt cumulant les recettes générales d’outre Seine et de Languedoïl, tantôt celles de Languedoc et de Languedoïl. À ce titre viennent s’ajouter successivement de nouvelles fonctions et d’autres dignités. À plusieurs reprises, il est désigné comme commissaire aux États du Limousin, du Franc-Alleu et de la Marche.
En 1443, il est préposé à l’Administration des finances de la Reine, Marie d’Anjou, dont le maître d’hôtel était Guillaume de Ballan, qu’il avait missionné deux ans plus tôt pour lui acheter Sonnay en sous-main après l’avoir propulsé à cette formidable fonction dans laquelle lui succédera Charles de Maillé !…

Jean de Xaincoins est à l’apogée de sa carrière en cette moitié du XVème siècle et il acquiert Sonnay qui devient un fief d’importance, au regard de la fuye qui s’y érige, l’une des plus importantes de la région comportant  2.250 trous de boulins (cavités pouvant recevoir des pigeons), à même de recevoir 2.250 couples de colombes.

 

Petit aparté à propos de la fuye de Sonnay :
À cette époque, les Coutumes -notamment de Tours- regardaient le droit d’élever un colombier sur son fief comme un droit de Haute-Justice. Le seigneur Haut-Justicier qui avait censive (terre assujettie à redevance due par des tenanciers), pouvait avoir colombier à pied, ayant boulins jusqu’au rez-de-chaussée, à la condition que le domaine de son fief soit composé d’au moins 50 arpents de terre, un arpent représentant  50 de nos ares actuels. Le droit de volière était cependant limité à 2 boulins par arpent, et quiconque construisait un trop grand nombre de boulins sans pouvoir faire la preuve de la superficie de ses terres, était condamné à détruire son colombier, à ses frais. Le seigneur d’un fief de 50 arpents pouvait ainsi se faire construire un colombier comportant 100 boulins.

Avec ses 2.250 boulins, le colombier de Sonnay atteste que le fief sur lequel il était construit avait une superficie de 1.125 arpents, soit environ 560 de nos hectares actuels (sensiblement la taille dans laquelle le reconstitua Frédéric Becquet de Sonnay au XIXème).

 

En ce milieu du XVème siècle, donc, Jean Barillet :
– acquiert Sonnay, autour duquel il constitue un fief de 1.125 arpents, avec droit de colombage en proportion,
– construit un charmant « hôtel » particulier, dans le plus joli style XVème, dont quelques éléments réutilisés en moellons au XIXème et retrouvés dans l’épaisseur des murs à la fin du XXème, ont permis l’actuelle restitution de certaines fenêtres et meneaux,
– y fait ériger une chapelle placée sous le vocable de sainte Catherine (d’Alexandrie) qu’il fait consacrer par Jean Bernard, archevêque de Tours,
– et enfin se fait anoblir  –lui et sa postérité– sous le nom de Jean de Xaincoins, par lettres données par Charles VII à Maillé au mois de novembre 1446.

Alors il peut mener grand train, en ce lieu que l’on aperçoit depuis la tour de l’horloge de la Forteresse royale où il gère les finances du royaume et de la reine… il peut mener grande vie et y tenir grandes fêtes auxquelles assisteront grand monde et grands courtisans… Charles VII et Agnès Sorel en furent à n’en pas douter…

En 1448, Jean de Xaincoins entre au Grand Conseil, et en 1449, il est élu doyen de la cathédrale de Tours. Mais en septembre 1449, alors que le roi est à Louviers, il lui parvient des plaintes au sujet de la mauvaise gestion de Jean de Xaincoins. Une lettre, signée du bâtard d’Orléans, de Gulant, de Brézé, sans doute en quête de revanche contre cet importun venu s’immiscer sur cette terre de famille, l’avertit « touchant Xaincoins et le paiement des gens de guerre ». (NDLA : les Brézé sont comtes de Maulévrier).

Après enquête menée par le roi lui-même, aidé de l’amiral de Bueil, de Jacques Cœur et d’Etienne Chevalier, le roi donna ordre à Jacques Jouvenel des Ursins et à plusieurs généraux et trésoriers des finances et maîtres des comptes de vérifier les comptes de Xaincoins.
Le résultat est édifiant : effectivement accusé de concussion[1] et de falsification d’écritures, le 13 décembre 1449, le roi Charles VII lui confisque tous ses biens, au nombre desquels « les terres d’Oiron, de Rochefort, du Rougnon, de la Chaussée et de Saunay près Chinon » et les donne à son premier chambellan, du nom de Guillaume Gouffier, par ailleurs baron de Maulévrier, sénéchal de Saintonge, gouverneur de Touraine, par ailleurs conseiller, gouverneur et premier chambellan du Roi.

À la suite de cette information commença le procès de Jean de Xaincoins, qui dura du 1er juillet 1450 au 9 juin 1451, et comme dans toute affaire importante, Xaincoins entraîna à sa suite bien d’autres inculpés : les uns, personnages de marque, tel Bertrand de Beauvau, seigneur de Precigny, les autres plus obscurs, tels Martin Roux, receveur des tailles en Auvergne, et Pierre Godeau, élu sur le fait des aides à Tours.
Et on ne peut mieux résumer ce procès et le jugement qui s’ensuivit qu’en reprenant les mots écrits à son issue par Jean Chartier, historiographe de Charles VII :
« Là où il fut trouvé, par sa propre confession, avoir encouru crime de lèze-majesté ; c’est à savoir, pour les deniers du roy qu’il avait dérobés en grandes et excessives sommes, comme pour certaines ratures par lui faites en aucunes lettres ? Par quoi fut réputé faussaire, et avoir encouru les peines capitales, qui lui eut voulu faire bon en jsutice, et garder la rigueur de justice ; mais le roy qui toujours a été fort doux et miséricordieux, lui fit criminel civil. Pour ce, pour les grands et énormes cas par lui confessés, et bien considérés, il fut condamné par la bouche du chancelier de France à tenir prison fermée certaine espace de temps, avec confiscation de tous ses biens. ».

Mais revenons un instant au sanctuaire carolingien de Cravant… et à la recherche en peintures murales menée en 2011… Cette recherche, également effectuée sur la partie résolument XVème de cette chapelle, a révélé des restes de peinture obligatoirement XVème représentant, à gauche de la baie méridionale, un évêque (l’évêque d’Autun devenu Saint Léger, sous le vocable duquel est placée l’église ?) et à droite un chevalier porteur de poulaines recevant bénédiction d’un saint homme…
Ne s’agirait-il pas là de Jean de Xaincoins ?
La chose semble d’autant plus plausible qu’à la gauche immédiate de ce personnage, en léger contrebas sur le mur occidental de cette chapelle, est une fresque réputée, inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques, représentant quatre personnages rendant allégeance à Notre Dame.

Il nous est avis que cette fresque représente Marguerite Richard, sa femme, accompagnée des 3 enfants qu’elle eut de lui.

La chose est d’autant plus possible que Xaincoins n’en était pas à son coup d’essai en ce domaine : notre homme avait déjà commandé une suite de six tapisseries pour commémorer les alliances des membres de sa famille  (visibles à la BnF parmi les collections Gaignières), porteuses de ses armes, visibles dans un cartouche autour du cou d’un cerf, qui sont « d’azur à deux chats de gueules passant l’un sur l’autre »; « dans la bordure, champ d’azur avec trois barillets d’or ».
Les devises répandues dans les bordures montrent que, si la tradition chrétienne persiste, cette famille connaît le prix des biens temporels ; on y lit leur ambition et l’orgueil d’une famille qui par sa détermination veut faire souche durable…

Xaincoins récidivera… et si Louis XI le rétablit et même le nomme Maître extraordinaire de la Chambre des Comptes en 1462, il retourne en prison en 1477 et ses biens sont à nouveau confisqués (A.N.-P 1358/1) du fait de nouvelles malversations.
Mais nouveau rebondissement : par sa lettre du 28 juillet 1480, Louis XI en ordonne la mainlevée (B.nF.-Ms Français 2911, fol 27) etc. etc.
Ainsi en alla-t-il des procès et embarras de Jean de Xaincoins qui se suivent et se ressemblent en générant faveurs et défaveurs du roi…

Devenu propriétaire de Sonnay, sa terre et son fief, Guillaume Gouffier les apporte en dot à sa fille, Madeleine Gouffier, qui épouse le 16 mai 1481 René Le Roy, Seigneur de Chavigny et de Baussonière, conseiller et chambellan du roi Louis XI.


[1] Une concussion (du latin concussio ; de concussum, supin de concussere : secouer) est, au sens propre, une malversation dans l’exercice d’une fonction publique, particulièrement dans le maniement des deniers publics.